Les entreprises sous la loupe des sciences humaines

Les sciences humaines et de gestion font partie de l’enseignement et de la recherche à l’Insa de Strasbourg. Les enseignants chercheurs de ces disciplines travaillent en lien étroit avec diverses entreprises. Le domaine de la conception innovante constitue un domaine particulièrement exploré : les enjeux sont majeurs pour les entreprises, et la connaissance du facteur humain y est primordiale. Leur place en architecture est importante aussi, et mérite un autre article.

L’enseignement des sciences humaines et de gestion dans le cursus des élèves ingénieurs est une exigence de la commission des titres d’ingénieur. En quatrième ou cinquième année, cet enseignement dispensé par des enseignants-chercheurs à l’Insa de Strasbourg et des intervenants extérieurs, amène les étudiants à réfléchir sur leur futur métier et leur fonction de cadre et à se former à leur responsabilité professionnelle. Le rôle et la responsabilité citoyenne de l’ingénieur, les interactions humaines dans une équipe, la démarche de conception innovante, le fonctionnement d’une entreprise, sont explorés à la lumière de sciences humaines et sociales et de gestion. C’est dans ce cadre aussi que les concepts et les démarches d’innovation et d’invention sont l’objet de recherches particulières. Michel Sonntag, professeur des universités et membre fondateur du « réseau Ingenium »*, pilote ce thème d’enseignement et de recherche, aux côtés de trois maîtres de conférences : Nathalie Gartiser, David Oget et Eric Schenk. Rencontre avec ces enseignants-chercheurs.

 

Une innovation, c’est une solution mentale en rupture avec nos inerties psychologiques


« La spécificité de l’Insa de Strasbourg nous a amenés à orienter notre enseignement vers la dimension sociale et humaine des organisations, le développement individuel et la formation de l’individu au sein d’une entreprise », explique Michel Sonntag. La recherche pour sa part est centrée, selon les spécialités de chaque enseignant, sur les questions de la conception et de  :  l'analyse de l’activité et des modes de fonctionnement des équipes de recherche et développement, la dimension stratégique de l’innovation et prospective, la construction de la compétence collective des équipes ».

« L’innovation et la conception touchent à la créativité d’un individu ou d’un groupe. Une innovation, c’est une démarche mentale en rupture avec nos inerties psychologiques et cependant en lien avec son environnement », explique Michel Sonntag. « Un produit innovant n’est pas innovant s’il ne rencontre pas un certain succès, une adoption par le public, ajoute Nathalie Gartiser. Là entre en jeu la notion de dimension temporelle, qui est aussi difficile à définir ».

Ainsi, pour concevoir un produit innovant, de nombreux facteurs humains et économiques sont à prendre en compte. « Le contexte est essentiel. Un produit n’est pas seulement technique, mais doit avoir un rapport spécifique avec son utilisateur, sous peine d’être abandonné, ou détourné de son usage », explique Eric Schenk.

Dimension symbolique, contraintes financières, résistances mentales, aspects socio-techniques sont autant de dimensions qui aident à comprendre comment un produit innovant naît puis se développe, ou non.

David Oget travaille sur la formation à l’inventivité.

« Dans un projet de recherche européen, nous avons, par exemple, mené une expérience d’enseignement de langues vivantes à partir de la méthode TRIZ (méthode originale en conception inventive) qui n’est habituellement pas appliquée dans ce domaine. Pour schématiser, nous avons demandé à un groupe de personnes de partir de leur propre créativité vers la structuration, dans l’apprentissage d’une langue. Nous n’avons pas donné les règles de grammaire de la langue inconnue, mais demandé de construire, de déduire ces règles. C’est plus long, mais aussi plus efficace, car l’esprit est mis dans certaines dispositions qui font qu’il n’oublie pas ».

Autre exemple : à partir de trois cas d’entreprise est explorée la collaboration au sein du travail d’équipe. « Comment représenter les logiques de travail et les engagements des acteurs dans un travail d’équipe ?, questionne Michel Sonntag. Nous avons choisi de les représenter sous forme d’arbre de connaissances. Quel est l’impact de cette mise en visibilité ? C’est l’objet d’un travail de thèse qui sera soutenu prochainement à l’Insa de Strasbourg».

 

 

Nous posons des questions éthiques

L’originalité des sciences humaines au sein d’une école d’ingénieurs tient aussi au fait que l’aspect technique n’est en rien occulté, mais réinterrogé à la lumière de ce que l’on appelle l’approche socio-technique. « Notre positionnement est ailleurs, transversal, précise Nathalie Gartiser. Nous posons aussi des questions éthiques. Le phénomène de la formation des compétences, le mode organisationnel du travail tout entier, jusque dans ses aspects les plus invisibles, ce qu’on appelle généralement la culture d’entreprise, ou les aspects informels du travail, nous servent à construire de nouveaux savoirs ».

Des enseignements pour comprendre l’entreprise dans sa dimension humaine

Les enseignements en sciences humaines et de gestion contribuent à la formation des futurs ingénieurs en favorisant notamment la réflexion sur leur future position dans l’entreprise. « Ils occupent, souvent très jeunes, une fonction de cadre. Quelles sont les règles implicites qui déterminent le fonctionnement d’un groupe et conditionnent la compétence collective ?, Comment travailler avec des seniors experts, quand on est jeune ingénieur responsable d’un projet ? Comment instaurer une dynamique de groupe ? En quoi mon attitude influence-t-elle celle des autres collaborateurs ?... sont autant de questions que nous travaillons avec eux », souligne Michel Sonntag. Eric Schenk, de par sa formation, développe l’aspect de gestion de projet, gestion d’équipe, et calcul des coûts. David Oget met l’accent en communication, sur le langage non verbal, il vise le développement des capacités à négocier et à gérer les problèmes conflictuels entre personnes. Les processus de résistances à la nouveauté ou de décision sont aussi analysés. « Dans le cas de l’utilisation de la TRIZ, le contexte est souvent réticent, car il s’agit d’une méthode qui peut prendre les personnes à contre-pied », observe David Oget. « La possession de l’information transforme aussi les individus, ajoute Eric Schenk. Les experts, pour être tranquilles ou pour garder leur prérogatives, auront tendance à se masquer, à cacher l’information. Ces aspects psychologiques sont loin d’être négligeables au sein d’une entreprise ».

A travers l’apport des recherches menées et leurs enjeux, les sciences humaines et de gestion ont depuis longtemps justifié leur place dans le cursus de tout élève ingénieur et particulièrement dans les Insa qui affichent explicitement l’ambition de former de ingénieurs capables d’appréhender les problèmes des entreprises dans leur complexité c’est à dire à la fois sous leur dimension technique, économique et humaine.

 


Propos recueillis par Virginie Vendamme

 

 *Le réseau INGENIUM rassemble des enseignants et chercheurs dans les disciplines des sciences de l’homme et de la société (SHS) au sein des institutions de formation d’ingénieurs. Il se donne pour mission de répondre aux besoins nouveaux apparus avec le développement de la recherche en SHS dans les institutions de formation professionnelle supérieure, notamment de rassembler les chercheurs autour des nouveaux objets de recherche qui les concernent et de constituer une structure de référence dans le domaine. Organisé en association en juin 2006, le réseau a pour vocation d’accueillir tous les enseignants et chercheurs qui souhaitent s’y investir pour des collaborations de recherche, en France et à l’étranger. Le réseau constitue une organisation indépendante, à l’écart de toute influence idéologique ou commerciale